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Entretien d’Anne de Villèle réalisé par Danièle Yvergniaux le 16 août 2013 à Donzy.

Danièle Yvergniaux : Comment pourrais-tu définir ton territoire de travail ?

Anne de Villèle : Je le définis comme une interrogation autour du corps dans ses proximités, ses parentés avec le végétal. J’essaie de l’inventer, de le créer, par la forme, la représentation de la croissance, le corps qui se développe comme une plante…

– A quel moment cette question est-elle apparue dans ton travail ?

printemps – photographie (2004)

– Dès le début j’ai utilisé des éléments de la nature pour m’aider à construire l’image du corps que je voulais donner. J’ai toujours été fascinée par les schémas des veines, les schémas des rivières vues d’avion, les poumons qui forment comme un arbre à l’envers, pour moi, c’est bien un arbre à l’envers qui respire.

– Dans ton travail, il semble qu’il n’y a pas de place pour les aspects culturels au sens large du corps : le corps transformé par le travail, ou les contraintes sociales, le corps comme machine, la biotechnologie ; ce sont des thèmes qui traversent beaucoup l’art aujourd’hui…

– Je m’arrête d’avantage sur les découvertes médicales que sur la bio-technologie. Récemment, j’ai vu une émission sur le microbiote (1). J’ai vraiment été interpellée par la richesse et l’importance du rôle de cet « organe » modérateur et régulateur du comportement. Cela m’a donné envie de faire une nouvelle pièce. J’ai donc commencé à broder une constellation de bactéries sur un sari, le sari étant pour moi la représentation de l’enveloppe du corps et la constellation, la magie interne du corps. De plus la longueur du sari s’apparente à celle des intestins. Je me nourris également de mes propres expériences corporelles : maternités, accouchements, toutes mes expériences de vie qui m’ont permis de rendre « vivante » des parties de mon corps jusque là « en sommeil. »

(1) Le microbiote est l’ensemble des micro-organismes (bactéries, levures, champignons, virus) vivant dans un environnement spécifique appelé microbiome « Microbiote : ces bactéries qui nous gouvernent » -36°9, 23 janvier 2013

– Cette relation entre nature et corps s’articule et se joue dans chaque pièce de manière différente… C’est la recherche d’un corps qui fusionne avec la nature, la question de l’origine en quelque sorte ?

– Oui, c’est peut-être cela le fond de mon travail ; la question de l’origine. Comment les éléments se sont organisés pour créer la vie et comment je m’y prends pour imaginer d’autres formes à cette vie. Par exemple dans la série « coupes : » le corps fait corps avec l’arbre ; le corps aurait pour matrice un tronc, une enveloppe végétale, corps enfermé, corps protégé, corps fusionné…

– Il s’agit presque toujours d’un corps de femme. De plus, tu utilises le tissu, la broderie, etc.. Est-ce revendiqué comme un travail « de femmes ? »

– Oui, c’est vrai, je rentre dans la catégorie de la « femme-artiste. » J’utilise ces techniques par plaisir, elles me permettent d’être au plus juste de ma création. Je ne cherche pas à revendiquer un droit, une place ou une parole, je la prends ! La femme artiste c’est une réalité. Je me sens totalement libre de créer, je donne à entendre une parole de femme, en ce sens je pense être féministe.

– Cela me fait penser à ce qui m’est venu hier, quand tu me montrais ta pièce en préparation « du cœur à l’ouvrage, » pour laquelle tu brodes sur un tablier. Tu parlais des travaux féminins. Je te disais : « tu exorcises la condition féminine. » Qu’est-ce que tu penses de cela ? Tu sembles évacuer l’aspect social et politique, mais n’est-ce pas une façon, en passant par une dimension plus « originelle, » presque sacrée, magique, une façon, justement de réhabiliter la femme, le féminin par cette puissance « féminine » de la nature. N’est-ce pas une façon, en revenant à ce corps nature, d’exorciser le poids social ?

sourire de femme – photographie (2003)

– J’ai une mère très militante, qui souffre vraiment de sa condition, et qui n’a jamais trouvé les moyens de sortir de ça. Elle m’a toujours dit : « tu devrais faire une installation avec des serpillières, parce que, vraiment, y en a marre ! Marre de torcher les autres. » J’ai été élevée comme ça, elle me disait : « de tout façon, dans la vie, il y a les torchés et les torcheuses ! On n’a juste pas de chance, on est du côté des torcheuses ! » J’aurais pu prendre tout cela au pied de la lettre. J’ai pensé tremper des serpillières dans de la peinture rouge, et les jeter au sol. J’ai préféré explorer ce qui s’est passé avant cela. Pour moi, la femme, c’est d’abord la beauté, c’est la vie, nous sommes fortes, extrêmement fortes.

– Certaines pièces évoquent des objets ou dispositifs rituels ; on pense au culte vaudou, à la déesse-mère, induite dans cette fusion entre corps féminin et nature dont tu parles. Je pense à la gisante, et aux installations avec des os et des crânes. Quelle est la part symbolique de tes pièces ?

– Ce sont des questions qui me travaillent. Je m’intéresse de plus en plus à l’art primitif, j’ai vu des expositions sur les poupées vaudou, cela me surprend et en effet les ailes, les pattes, les crânes d’oiseaux, de fragments d’animaux récupérés, tout le travail avec les os, tout cela m’emmène vers quelque chose de cet ordre là.  J’aime bien tous les contes fondateurs, et surtout ceux de la déesse Baubo, la reine mère ! « Sourire de Femme » ou bien « Printemps » sont en fait la déesse-mère érotisée. La femme représente cette intemporalité, cette universalité…. elle est la vie, elle est la nature a elle seule ! Et tous ces petits actes quotidiens de vie de femme, de confiture, de couture, de broderie en sont les étincelles. On parlait du côté « gris-gris » de certaines pièces, par exemple, au moment où je récupérai tous les os pour l’installation « Généalogie, » j’ai passé des heures et des heures à gratter. Tout en grattant, j’interrogeais le corps et en vidant l’eau pleine de gras dans l’égout, je me suis dis : « à une autre époque, on m’aurait brûlée !! »

– Tu as décidément un côté sorcière ! Tu cherches, avec ce côté un peu magique, à trouver des liens non expliqués entre nos corps, nos vies et la nature dans sa puissance originelle…

– Oui, trouver des liens qui n’existent pas, oui, oui. C’est cela !

– La figuration des organes, liés à la nature et au végétal, l’attention que tu as aux matériaux, aux couleurs, l’aspect esthétique de tes pièces compte beaucoup. Il y a une vitalité très positive, voire joyeuse dans tes pièces. Et puis tout à coup les os apparaissent, les crânes, et donc la mort, assez récemment. Dans ce travail qui semble célébrer la nature, la vie, la féminité, quelle place occupe aujourd’hui ces éléments plus sombres : les crânes, les os, les cadavres d’animaux ?

– Quand j’étais plus jeune, j’utilisais beaucoup le rouge et je le revendiquais comme symbole de la vie. Mais forcément, si tu interroges la vie, la nature, tu touches au cycle auquel appartient la mort. Quand je réalise « Généalogie, » constitué d’os, disposé au sol en forme d’arbre, c’est le cycle de la vie que j’évoque. L’os c’est du reste de vie, c’est bien un mouvement qui va dans le sens positif de l’évolution et de la vie.

– La gisante que tu as brodée sur un drap, c’est peut-être la première pièce qui évoque directement la mort, car elle est car elle est constituée d’éléments de squelette, d’organes…

la gisante – broderie (2009)

– La gisante, c’est une danse macabre, c’est une gisante en pleine vie, puisqu’elle bouge, elle a deux mâchoires, elle a plusieurs seins, elle a une jambe qui sautille, c’est une gisante qui n’est pas si morte que cela. Je suis partie de l’idée du gisant, et puis, j’ai donné une posture de plus en plus dynamique au corps… C’est la première fois que j’ai représenté des organes, c’est une pièce importante qui a ouvert tout le travail d’aujourd’hui en broderie. Il y a le cerveau, les poumons, les ovaires, les seins, on retrouve un peu tous ces motifs là dans les mouchoirs de « toutes les larmes de mon corps. » C’est une pièce qui a « ouvert le corps, » c’est une naissance du corps, la Gisante. Cela interroge l’idée de dépouille. Quand on vit de grands changements, on a une part de nous qui meurt. La gisante, elle représente un grand changement et dans mon travail et dans ma vie. De ce fait c’est une dépouille, mais il y a plus de vie après. C’est comme si il y avait une naissance de corps. Donc c’est toujours : naissance, mort, cycle.

– Tu disais hier que tu partais d’émotion pour tes pièces.

– Oui, une émotion, des événements, un manque. « Toutes les larmes de mon corps, » a pour origine un événement fort d’une grande tristesse que j’ai transformée en brodant 43 mouchoirs représentant des fragments de mon corps : organes, cellules, synapses, mitochondries… Mes larmes ont vidé mon corps sur ces mouchoirs.

– Pour cette pièce, tu as demandé à des proches de te donner des mouchoirs. Il y a-t-il d’autres pièces qui convoquent la participation de personnes ?

toutes les larmes de mon corps – broderie (2012)

– Oui, quand j’ai fait ce travail avec les cartes pantone, il y a vraiment eu un jeu entre les personnes qui ont accepté de jouer avec moi et les réponses que j’ai données graphiquement. Les règles du jeu étaient simples : j’ai donné à cent personnes une carte Pantone de couleur différente avec comme consigne de me l’envoyer après y avoir écrit un mot de leur choix. A la réception de la carte je faisais un dessin au dos en réponse à ce mot, à la couleur de la carte et en lien avec la personne. J’aime impliquer des personnes dans mon travail, leur attente est stimulante et leur participation une contrainte dynamique.

– Les cartes Pantone sont assez proches de tes « dessins du jour. » Il y a eu d’abord un dessin par jour, ensuite ce sont des collages dans des agendas. C’est une pratique qui correspond à un instant, c’est un condensé de ta journée, un exercice qui te permet de réfléchir ?

– C’est vraiment l’idée du minimum. Cela m’a permis d’approfondir plus de chose sur le plan graphique, avec la contrainte de l’outil, le même marqueur noir, le même format, le même support. Un minimum que j’essaie d’augmenter tout le temps. Le carnet m’a toujours rassuré dans le fait qu’il est un contenant.

– Tu as exposé tes carnets avec un dispositif particulier.

– J’ai eu cette idée en pensant à « Cent mille milliards de poèmes, » de Queneau, où les poèmes sont découpés en lamelles, on peut les tourner, et on a une infinité de possibilités. J’ai mis au sol mes carnets, j’ai cherché à pérenniser un instant de carnets de dessin dans une multitude de possibilité.

– Tu utilises la photographie un peu comme le dessin : je pense à la série des « composts » comme un exercice quotidien ?

– La photographie, c’est un instantané de mon quotidien. La série « compost », c’est le rebut, le temps qui passe, les saisons, les fleurs fanées. Un arrêt sur image. Je ne le compose pas, il se fait tout seul. Je le photographie au moment ou il me semble beau. C’est aussi ritualisé que de faire le café ou le thé le matin.

compost – série photographique ( de 2011 à 2014 )

– On retrouve l’idée de cadavre, d’organe…

– Oui les restes, les déchets, les parties cachées de la nature ou du corps… Pour moi elles sont toutes deux honorables. Ce sont toutes ces parties là que j’aime montrer, je ne les trouve pas dégoûtantes tout au contraire… je les trouve belles. Observer jour après jour les choses qui nous entoure, et vivre instant après instant notre corps qui se transforme….

– On perçoit bien dans ton travail, l’influence de certaines femmes artistes comme Louise Bourgeois, Frida Khalo. Qu’est-ce que ces femmes représentent pour toi ?

– Louise Bourgeois, l’incontournable. Ce qui me plaît chez elle, c’est cette façon de s’auto-psychanalyser avec humour. D’ailleurs elle le dit, un artiste n’a pas besoin de psychanalyse, parce que l’on a les outils qu’il faut pour cela avec l’art. Frida Khalo, on m’en parle souvent, mais ce que j’aime, c’est surtout la femme, son histoire, la façon dont elle s’est battue, j’aime sa posture de femme. Georgia O’Keefe, Pina Bauch, Isadora Duncan…. Quand je vois des photos de ces femmes en fin de vie, leurs beautés fripées, ridées, mais vraiment habitées, je me dis : « moi, je finirai comme elle, dans la création jusqu’au bout. » Ces femmes-là, elles me portent.

“Parcours de femmes / parcours d’art contemporain” à Longvic 2008 – Isabelle Bryard

Pénélope, Colette, Judith et les autres…

Ce deuxième parcours de femmes, parcours d’art contemporain à Longvic offrait une carte blanche à Anne de Villèle pour y investir de son univers drôle, poétique et interrogateur les deux lieux jalons de cette manifestation.
Et quelle belle carte se fût !! La dame de cœur ou plus exactement à bien regarder les dames de cœur.
De ces deux expositions, nous pouvions retrouver des éléments connus et constitutifs de l’œuvre de l’artiste : la multiplicité des supports questionnant le lien corps/nature ; l’imitation et l’ornement végétal, le semblable et le dissemblable, l’utilisation des objets…
Mais nous pouvions aussi voir émerger de nouveaux thèmes et de nouvelles esthétiques :
absence /présence, le mouvement et l’arrêt, l’apesanteur et le blanc, le recours et l’utilisation directe du vivant, du biologique…
Et nous pouvions enfin nous voir dévoiler les “secrets de fabrication” ou plus vraisemblablement de maturation de l’œuvre puisque pour la première fois, Anne exposait ses carnets de dessin, quotidiens journaux intimes où d’une ligne claire et vivante surgissent les thèmes, les glissements formels et sémantiques qui fondent son travail.
Et tout cela “habillé”, “habité” par de constantes notes d’humour qui lui permettent ainsi d’utiliser indifféremment, couleurs pop, post it en forme de cœur, ou vrai vénilia imitation faux bois donnant ainsi la nécessaire légèreté aux questions sourdes qu’elle aborde : le vivant dans ce qu’il met en mouvement, fige ou perpétue, l’identité des genres, le trouble existentiel des images analogiques.

La Dame de cœur, titre de l’exposition, désigne Colette, précédente “héroïne” d’Anne de Villèle qui offrit à l’artiste sa robe de marié lors d’une résidence artistique de cette dernière chez…Colette.
Cette robe voyagea de Nevers à Longvic, devint la matière centrale d’une nouvelle pièce, fut décousue par un groupe de femme (des Arianes !!) pour re-apparaître dans une installation nommé “Pénélope”.

Avant d’aller plus loin à la rencontre de Pénélope ou des autres figures féminines qui vont traverser ces expositions, il y a deux remarques à faire :
– Dans les jeux de cartes traditionnels la dame de cœur est Judith, célèbre veuve juive représentée abondamment dans l’histoire de l’art pour avoir tranché la tête du général assyrien Holopherne sauvant ainsi son peuple. Elle est le symbole surdéterminé de la femme par l’intermédiaire de qui le salut advient et le fantasme obsédant de la femme qui libère en décapitant, c’est-à-dire en châtrant. Autre archétype féminin aux antipodes de Pénélope…
– Anne de Villèle fait feu de tout bois : tout objet, matière, ou même cadeau (d’autant plus une robe de marié…) peuvent entre ses mains faire sens car son quotidien, ses rencontres sont des sources ou des supports qui peuvent entrer à tout moment dans le champ de l’œuvre.
Pénélope, donc… ; cette installation prenait place au Centre Culturel du Moulin où étaient aussi présenté la série photographique “Bronze” (de l’imitation qui se structure en vivant) ; le triptyque photographique “A terre” (les pieds qui mettent en mouvement, qui relient au sol, l’utilisation du motif végétal) ; les carnets à dessin et des dessins (notaient la croissance , la germination, les bouturages improbables ,les analogies formelles des images liant le macrocosme au microcosme) ; les installations post it et plumes.

Il ne s’agit pas là de faire l’inventaire des pièces présentées mais de montrer les cohérences thématiques et la prise en compte de l’espace par l’artiste pour amener le visiteur, le “regardeur” dans cette pièce silencieuse qu’est Pénélope où le temps est comme arrêté, suspendu.
Cette installation se déploie au sol et en l’air, à la surface et au-dessus, elle “agit” sur plusieurs niveaux. La présence /absence de Pénélope se marque par une empreinte laissée sur un oreiller posé sur un grand cercle de feutre blancs et auxquels de petits pieds sont rattachés mais semble vouloir s’en détacher. Sur de grands cercles blancs, feutre et tulle, comme de grands ventres-iles (échos aussi des pérégrinations d’Ulysse, l’absent), reposent sous des cloches à germer des fragments de broderie de la robe de marié de Colette, placés sur des miroirs (d’ailleurs le tulle lui aussi provient de la même robe) ; autour en l’air encerclant, encadrant, gardant, sauvegardant 7 grands tambours… à broder tendus de feutre blancs ; au milieu en lévitation dans un sein globe une jacinthe d’eau. Tout est là, la figure de Pénélope tissant le jour le linceul de son beau-père et le débrodant la nuit pour repousser les prétendants au trône, celle-là même qui incarne depuis l’image de la fidélité, mais aussi la fé

Pénélope – détail de l’installation 2008

minité mise entre parenthèse, au plus prosaïquement sous cloche. Une jacinthe d’eau dans un sein de verre ; le choix de la plante n’est forcément pas anodin, déjà puisque ces racines évoquent immédiatement des cheveux, que ces feuilles se développent en corolle à la surface de l’eau et que comme toutes les plantes de la famille des hydrophytes cette jacinthe s’épanouit dans deux milieux : l’eau et l’air, soit le souffle et la vie.

L’image que produit ainsi Anne de Villèle n’est donc plus ici une analogie (même si elle s’en nourrit notamment par l’utilisation du tambour et des cloches) mais bien une métaphore puisque brusquement cette plante devient, incarne l’esprit de Pénélope.
Et probablement qu’une des questions à se poser tout au long du travail d’Anne est l’utilisation d’un système analogique et/ou métaphorique des images qu’elle utilise ou produit.
A la galerie de l’association, deuxième lieu d’exposition proposé aux artistes, 4 pièces autonomes étaient réunies (dont 2 crées pour l’occasion et 1 jamais montré), mais l’ensemble semblait si cohérent que l’on aurait pu penser à une installation globale, réponse dynamique (dans le mouvement) mais fixe à l’installation du centre culturel du moulin jouant du mouvement (tout du moins du balancement, de l’oscillation) mais désignant aussi un arrêt, “un suspend”.

poncho – photographie 2005

“Sourire de femme”, photo à l’échelle 1 d’un corps féminin faisant les pieds au mur, nous dévoilant ainsi son intimité, est un “irrésistible clin d’œil” à la déesse grecque Baubô ; archétype sauvage de la sexualité sacrée (car enracinée dans les entrailles de la vie brute) elle rendit à Déméter son sourire, alors désespérée et à la recherche de sa fille Perséphone, à Éleusis.
Baubô (dont on a retrouvé des statuettes de terre cuite lors des fouilles des temples de Déméter et de Korè à Priène) est représentée par une tête disproportionnée posée sans intermédiaire sur une paire de jambes, le visage-ventre de face avec deux yeux à la hauteur des mamelons, la bouche juste au-dessus de la vulve. Baubô est celle qui voit avec ses mamelons, qui parle avec sa vulve, qui fait rire par ses propos obscènes, qui rend le sourire par l’exposition du sien.
Et la magie opère, être face à “Sourire de femme” provoque notre propre sourire ou rire (déclenché peut être par un malaise d’être ainsi frontalement exposé au sexe féminin), mais beaucoup simplement aussi parce que ce corps libre, en mouvement, sans entrave renvoie immédiatement aux pulsions de vie. 

La tradition voulant qu’Éros soit lié à Thanatos, “Poncho”, photographie couleur ne se jouerait-elle pas de cette dualité ? Le titre de l’œuvre renvoi à l’objet, au vêtement ; le cadrage serré évacue, décolle la tête du modèle et le trou de ce poncho framboise à broderie baroque ne désigne plus l’emplacement pour la tête, une figure, mais découvre (met à nu, révèle, dévoile…) un sexe féminin, peut-être tout simplement parce que ce corps-là n’est plus debout mais couché, gisant. Les références et les clins d’œil sont foisons (l’Italie et le baroque, les gisants et autres représentations mortuaires…) et le vrai trouble que produit cette photographie tient tout autant à l’utilisation pertinente, pernicieuse de ces références devenues code visuels qu’à ce geste d’humour qui par un simple glissement de vêtement nous révèle le lieu même de la vie dans une posture de mort.

À “Poncho” et à la jupe rouge relevée de “Sourire de femme”, répondait, “Désiré”, installation, à la jupe-nappe du même rouge. Cette pièce, seule présence masculine de l’exposition, est composée d’objets assemblés : boule de faux gazon en suspension, torse de mannequin masculin asexué et “tatoué” par la ligne d’Anne, posé sur une table avec nappe et miroirs, sandales.
L’homme serait-il ici réduit à un rôle objet ? Ou alors ne serait-il pas plutôt le nécessaire contrepoint de toutes ces figures féminines s’affirmant aussi dans un collage de tous ces élans vitaux offerts, désirés par l’énergie et la dualité de Dame Nature.

La Galerie Épatante à Joigny 2007 – Hervé Molla

Les artistes femmes sont à la mode, serait-on tenté de croire à la lecture de plusieurs dossiers qui leur sont consacrés ces jours-ci (Le Monde2, Artpress, entre autres) à la faveur de l’essai Femmes artistes / Artistes femmes que publient Elisabeth Lebovici et Catherine Gonnard (Éd. Hazan) ; mais plutôt que de croire à une mode, on serait sans doute avisé d’y voir l’épiphanie d’un nouveau retour du divin féminin dont il est question dans les essais de Françoise Gange (on en trouvera la bibliographie sur internet) et qu’on espère prophétique car nous sommes las, définitivement, du “Je-détruis-tes-tours”, du “Je-ravage-ton-pays” et autres “Je-suis-le-maître-du-tas-de-sable”.
Anne de Villèle est donc à la mode et s’en moque comme d’une guigne. Ses études à l’École Nationale d’Art de Cergy ne l’ont pas abîmée et pas même formatée à la différence d’autres qui mènent des travaux parfaitement interchangeables, instruments dociles de certains commissaires d’expositions indolents. Ses propositions plasti-ques tout à fait singulières, à la poésie souvent drolatique, tout à la fois incongrues et coulant de source (“C’est du Villèle tout craché” est-on tenté de s’exclamer), articulent les notions de flux, de circulation, de passage, d’ambulation, de légèreté, d’enracinement, d’attachement, etc, considérées depuis le féminin de l’être, ontologique à l’humain ainsi que le rappelle Annick de Souzenelle.
Avec l’inauguration d’une fresque pour l’hôpital de Decize dans la Nièvre, et avec Dame de cœur (c’est le titre “générique” de deux installations conjointes : à l’Espace culturel du Moulin à Longvic en Côte-d’Or et à la Galerie Épatante) Anne de Villèle réalise ce mois-ci un magistral triplet, sans la moindre redite. Qu’on le sache bien : Anne de Villèle est l’une de nos contemporaines, majeure qui, bien qu’héritière (et de la plus haute antiquité, ainsi qu’on va le voir avec sa Dame de cœur de la Galerie Épatante) ne saurait faire vide-grenier.
On se souvient de ses interventions récentes pour le Téatréprouvète de Jean Bojko (Les 80 ans de ma mère) et, à Nevers, de son Sweet Home, un travail mené in situ chez Colette, une habitante du quartier des Bords de Loire, à l’initiative du Parc Saint-Léger, Centre d’art contemporain de Pougues-les-Eaux ; cette dernière intervention au cœur du social pouvant préfigurer le cycle (?) de la Dame de cœur.
“J’appelle la dame de cœur” peut-on annoncer au jeu de tarot (à cinq) lorsqu’on a en main les quatre rois et qu’il nous faut, par cette chance et aussi ce défaut, s’allier à un partenaire détenant une dame dans son jeu. On peut se sentir alors si sûr de soi qu’on appelle fort romantique-ment croit-on, oublieux de toute stratégie, la dame de cœur …
On en oublie que la dame de cœur, c’est Judith – qui trancha la tête d’Holopherne. A cette vision, abondamment traitée artistiquement en d’autres temps, les mâles, et même ceux d’aujourd’hui, sont moins farauds. C’est comme ça, un mâle ordinaire : ça a peur de la perte car c’est à fond dans l’avoir !
Cependant, la Dame de cœur que nous présente Anne de Villèle dans la Galerie Épatante pourrait bien être encore plus effrayante à nous (mâles occidentaux dominants / mâles non-occidentaux non-dominants) que la Judith biblique puisqu’il pourrait s’agir de Mâat l’Egyptienne elle-même, justice et justesse, qui pèse notre âme / notre cœur afin de vérifier qu’elle / il est plus légère / léger qu’une plume d’autruche.
C’est dire qu’il faudra bien du courage aux mortels qui s’aventureront en novembre devant la vitrine de la Galerie Épatante où un cœur de plumes d’autruche noir les attendra, “de jour comme de nuit”, pour les sonder (juste retour des choses !), sur son champ de gueules.
Pour se rassurer, on aura relu, avec l’esprit critique qui sied, Le Rouge et le Noir ; se souvenant du sous-titre du roman : Chronique de 1830, dans le temps où la France, à la faveur de ses liens avec l’Egypte (le comte de Villèle étant ministre de Charles X), se voyait offrir l’obélis-que de Louxor, érigé un peu plus tard place de la Concorde.
Mais on saura bien aussi que ces histoires de ministre et d’obélisque érigé ne sont que des anecdotes de la grande histoire, le cycle de la Dame de cœur, tour à tour démonisée et divinisée.

“At Home” à Nevers 2006 – Valérie Pugin

La mariée mise au clou

La mariée mise au clou – installation 2006

L’ensemble des expériences artistiques d’Anne de Villèle contient en substance une thématique qui deviendra récurrente dans son travail : la nature mêlée au corps. Une nature qui peut être suggérée par un tissu à fleurs, du papier peint ou plus directement dans des installations qui mêlent matériaux artificiels et naturels (terre, fleurs, bottes en caoutchouc rouges). Un corps qui est regardé avec réalisme, sans complaisance, dans ses différents états de féminité : corps désiré, maternant ou refoulé. Cette constante dans son travail s’accomplit au travers du dessin, principal vecteur de l’artiste, qui l’accompagne depuis plusieurs années dans tous les moments de sa vie. Il remplit les pages d’un carnet sans cesse renouvelé, pages de croquis, esquisses, pistes de travail, dessins terminés, voire simples pensées qui demeureront griffonnées ou glisseront sur le mur. En mélangeant l’installation, le dessin, la photographie, Anne de Villèle a cette propension à travailler dans des lieux et situations parfois difficiles qui engagent au même degré la personne et l’artiste, s’impliquant et impliquant « l’autre » immanquablement.
Ainsi, pour le projet at home, elle propose une vaste installation qui prend en compte l’espace privatif dans lequel elle s’inscrit tout en utilisant des objets offerts ou choisis pour leurs qualités plastiques ou symbolique fortes : la toile cirée fleurie de la cuisine et son plafond rose, les murs impersonnels du couloir d’entrée, la robe de mariée de Colette… Objet particulièrement « chargé », la robe devient un objet envahissant, étouffant, replié sur lui-même en forme de coussin sur lequel elle brodera un cœur… ou non, peut-être sera-t-elle suspendue à des fils tendus dans un recoin de la pièce à vivre, la cuisine ou épinglée au mur du salon. À cette étape de ses réflexions, le travail d’Anne de Villèle se construit progressivement, par tâtonnements et expérimentations, oscillant, comme souvent, entre raison et intuition.

“Au Tan l’Evénement” à Sens 2005 – Hervé Molla

L’incongru et l’évident.

Il y a tant d’artistes que l’on serait tenté de préciser qu’Anne de Villèle est une artiste vraie – au risque d’un pléonasme puisque un artiste (et c’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit d’une artiste car le féminin, ici mieux qu’ailleurs, n’est jamais le neutre) ne peut être que vrai.
Ou alors, il n’est pas ; il n’est rien.
Anne de Villèle est.

On peut ne pas me croire. Personne en effet, ou presque, ne l’a rencontrée lors des repérages à Sens, au Parc du Moulin à Tan, en vue de la préparation de « Au Tan l’Evénement » ; pas davantage durant la semaine des installations ; et pas même lors de l’après-midi inaugural : un cheminement parmi les œuvres éphémères (quinze jours, le temps de la manifestation, et parfois moins) d’une vingtaine de plasticiens, réalisées en rapport avec le lieu.

Le lieu en question est un parc public établi sur le site d’anciennes tanneries, entre deux affluents de l’Yonne, transformé en jardin botanique avec arboretum, serres tropicales, roseraie, sous-bois, boulingrin, enclos aux oiseaux d’eau, plaine de jeux pour les enfants, et où les citadins viennent vérifier, sur des modes différents, l’idée que chacun d’eux se fait de « la nature ».

Personne donc n’a rencontré Anne de Villèle lors de « Au Tan l’Evénement » : ni joggers du matin, ni skaters de l’après-midi, ni cadres d’entreprises à l’heure de la pause-déjeuner, ni mamans à marmaille les mercredis, ni jardiniers des dimanches les dimanches. Cependant, on s’est beaucoup arrêté devant son installation.
N’est-ce pas déjà une preuve qu’Anne de Villèle est ?

Une installation donc, devant laquelle on s’arrête beaucoup : une installation intégralement respectée d’un bout à l’autre de la manifestation, alors que cela n’allait pas de soi.
« Au Tan l’Evénement » est une manifestation « au risque de » : au risque des intempéries comme du public puisque l’endroit, bien que très policé, n’est pas fliqué pour deux euros (on peut marcher sur les pelouses, on recommande de ne pas prélever de végétaux ni de trop nourrir les animaux). Evidemment, aucun comportement n’était prescrit à l’égard des « œuvres d’art » ; et on sait bien qu’un public d’habitués, où que ce soit, ressent vite comme une appropriation dès lors qu’on touche, même de façon non attentatoire, à « son territoire ».
Anne de Villèle était même allée physiquement au devant du risque (non par bravade ou inconscience, mais comme allant de soi) puisque le spot qu’elle avait choisi pour son installation se situait dans la périphérie du parc, et aussi du fait de la fragilité des matériaux employés ; une double vulnérabilité en somme.

sans titre – installation 2008

Seulement, Anne de Villèle a le féminin courageux ; et puis son masculin n’est pas que d’apparence : solide comme un chêne qui ne s’en soucie pas.
Précisément, l’artiste vraie avait trouvé la souche d’un arbre (un énorme chêne du parc, qu’on avait abattu) et qu’un lierre, peut-être artistique, couronnait. A ces interventions passées, au tempo lent et grave (plantation de chênes qui devaient fournir le tan nécessaire au moulin, abattage des arbres adultes, conservation « du plus beau » de ceux-ci, le plus longtemps possible au-delà de l’utilitaire, conservation comme une relique de la souche-témoin, remploi in situ de celle-ci au profit d’un lierre proliférant, en cohérence avec la vocation du parc d’aujourd’hui), Anne de Villèle venait ajouter tout à coup. La mesure se faisait alors rapide et légère, déjantée juste à la limite, au point de tangence, à un point d’équilibre forcément juste (ou bien c’était la chute !) : en couronnement du couronnement de lierre, un bocal de verre transparent, parallélépipédique, rempli d’eau claire dans une proportion quasi dorée ; une paire de bottes rouges (un pied de nez au Petit Chaperon ?) plantées dans l’eau du bocal ; et même une armée de bottes (mais de bottes de caoutchouc rouge !) selon l’angle de vision rendue par le prisme du bocal (contenant et contenu solidaires) ; du terreau plein les bottes ; planté dans les bottes plantées dans l’eau, dans la botte pour le pied droit, précisément, un pied de primevères (en écho à un travail précédent de l’artiste) d’une variété particulière (une variété botanique dans un jardin botanique !) à fleurs mauves à longues queues, dont la paire de fleurs mauves émergeait du bocal, non pas directement comme des fleurs d’un vase, mais par l’intermédiaire d’un espace circulaire découpé dans un carré de vitre, une sorte de couvercle à large soupape coiffant le bocal.

Ainsi décrit, c’est lourd et laborieux (alors que je résume ma lecture !). « En vrai », en vérité, ça coulait de source, cette historicité du lieu, projetée ainsi, avec force, beauté et légèreté, jusqu’à l’improbabilité de son devenir rêvé : deux fleurs en boules, au violet incongru — à moins que ne soit incongru l’autre extrémité du spectre visible, le rouge des bottes ?
Ce qui est remarquable, c’est ce rapport entre la richesse de sens, condensée à cet instant éphémère et dans cet endroit précis (qui a dit qu’un point était un espace sans dimension ?) et la justesse plastique absolue, évidente dans l’économie de ses moyens ; dans la même mesure que le rapport observé un peu plus tard dans l’installation de Peter Greenaway, « Le Mémorial de Tulse Luper », au Festival des Jardins de Chaumont-sur-Loire. 

Il faut bien alors qu’Anne de Villèle soit, puisqu’elle a fait ça !
Ça s’est appelé « Sans titre (provisoire) ». C’est resté éphémère jusqu’au bout.
Ça n’est pas fini.
Le public de « Au Tan l’Evénement » a eu bien de la chance (même s’il n’a pas rencontré Anne de Villèle *) !
J’ai conscience qu’il en garde conscience.

* Anne de Villèle était auprès de ses « petites grands-mères », jouant les prolongations de la manifestation « Les 80 ans de ma mère » (un engagement humain en quelque sorte, au-delà de l’engagement contractuel). On se disait bien aussi …

“Infiniment Masculin” à Cosne sur Loire 2004 – Valérie Pujin

ensemble – installation 2004

Titre énigmatique, débarrassé de toute autre commentaire, est celui choisi par Anne de Villèle pour présenter son travail prochainement à Cosne sur Loire. Symbole de l’infini et du renouvellement, accolé à l’élément masculin, cette combinaison retrace la démarche artistique de Anne de Villèle depuis plusieurs années. Démarche qui atteint une certaine maturité et qui témoigne d’un travail “intérieur” qui prend différentes formes : ensembles de séries de dessins aquarellés, photographies, vidéo, installation… Les œuvres présentées dans la galerie du collège René Cassin s’articulent autour d’une pièce réalisée in situ qui relie dans verticalité le sol au plafond, la terre au ciel. Arborescence en cuivre dans laquelle l’élément eau est présent, elle symbolise tout à la fois le “vivant”, la circulation et les échanges d’énergies, le corps “debout” ancré dans la matière, prêt à s’élever… Les photographies et dessins antérieurs présentés également dans l’exposition contiennent en substance une thématique qui deviendra récurrente dans le travail de Anne de Villèle : la nature mêlée au corps, une nature qui peut être suggérée par un tissu à fleurs ou une tapisserie, et un corps qui est regardé avec réalisme, sans complaisance, dans ses différents états de féminité : corps désiré, maternant ou refoulé. À l’instar d’une allégorie de l’arbre enraciné et campé sur son axe vertical, la relation à l’autre passe par un effet de miroir qui, du contraire renvoie à sa complémentarité, et forme un tout, une boucle fermée et néanmoins en perpétuelle renaissance.

“Cinq à Beauregard” à l’École des beaux arts de Bourges 2000 – Xavier Bézard

Boucle d’or au pays des merveilles.

mal de mère – installation 2000

Ah, qu’il est souriant, l’univers d’Anne de Villèle ! De la belle couleur, des objets familiers, et puis cet humour de l’absurde… Séduction. Mais le mal-être de Boucle d’or et la désespérance d’Alice, confrontées à des merveilles disproportionnées, hantent ses installations et ses vidéos.
Et les arrosoirs sont stériles, les patins à roulettes démesurés empêchent d’avancer, les bassines en plastique ne contiennent pas d’eau, et surtout pas la mer qui s’est retirée (Là, c’est marée basse), laissant des galets secs qui ne servent qu’à plomber des rêves de légèreté. La gravité menace, déséquilibre mais ne stabilise rien.
Parfois, Anne de Villèle tente de faire bouger ces objets empiriques, de les arranger. Beauté cruelle de la maladresse chère à Buster Keaton. Car il ne sert à rien de manger des fleurs pour devenir une femme désirable, ni de se vêtir d’un manteau de fourrure bleue. L’artiste nous dit alors son errance entre enfance et la maturité d’une conscience du monde ; munie de sa valise bleue, elle avance en clandestine dans le monde de l’adulte.
Lasse de ce flottement, elle cherche à jeter l’ancre et utilise encore du lest, des galets, des liens pour maintenir ce qui la fixerait, lui permettrait un définitif épanouissement. Mais l’arbre qu’elle installe dans la chapelle de l’école des Beaux Arts de Bourges est sans racines, juste maintenu par de ténus fils de laine ; comme le ballon de notre enfance, entre joie et désespoir d’un fatal envol toujours empêché.