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Entretien d’Anne de Villèle réalisé par Danièle Yvergniaux le 16 août 2013 à Donzy.

Danièle Yvergniaux : Comment pourrais tu définir ton territoire de travail ?

Anne de Villèle : Je le définis comme une interrogation autour du corps dans ses proximités, ses parentés avec le végétal. J’essaie de l’inventer, de le créer, par la forme, la représentation de la croissance, le corps qui se développe comme une plante…

– A quel moment cette question est-elle apparue dans ton travail ?

printemps – photographie (2004)

– Dès le début j’ai utilisé des éléments de la nature pour m’aider à construire l’image du corps que je voulais donner. J’ai toujours été fascinée par les schémas des veines, les schémas des rivières vues d’avion, les poumons qui forment comme un arbre à l’envers, pour moi, c’est bien un arbre à l’envers qui respire.

– Dans ton travail, il semble qu’il n’y a pas de place pour les aspects culturels au sens large du corps : le corps transformé par le travail, ou les contraintes sociales, le corps comme machine, la biotechnologie ; ce sont des thèmes qui traversent beaucoup l’art aujourd’hui…

– Je m’arrête d’avantage sur les découvertes médicales que sur la bio-technologie. Récemment, j’ai vu une émission sur le microbiote (1). J’ai vraiment été interpellée par la richesse et l’importance du rôle de cet « organe » modérateur et régulateur du comportement. Cela m’a donné envie de faire une nouvelle pièce. J’ai donc commencé à broder une constellation de bactéries sur un sari, le sari étant pour moi la représentation de l’enveloppe du corps et la constellation, la magie interne du corps. De plus la longueur du sari s’apparente à celle des intestins. Je me nourris également de mes propres expériences corporelles : maternités, accouchements, toutes mes expériences de vie qui m’ont permis de rendre « vivante » des parties de mon corps jusque là « en sommeil. »

(1) Le microbiote est l’ensemble des micro-organismes (bactéries, levures, champignons, virus) vivant dans un environnement spécifique appelé microbiome « Microbiote : ces bactéries qui nous gouvernent » -36°9, 23 janvier 2013

– Cette relation entre nature et corps s’articule et se joue dans chaque pièce de manière différente… C’est la recherche d’un corps qui fusionne avec la nature, la question de l’origine en quelque sorte ?

– Oui, c’est peut-être cela le fond de mon travail ; la question de l’origine. Comment les éléments se sont organisés pour créer la vie et comment je m’y prends pour imaginer d’autres formes à cette vie. Par exemple dans la série « coupes : » le corps fait corps avec l’arbre ; le corps aurait pour matrice un tronc, une enveloppe végétale, corps enfermé, corps protégé, corps fusionné…

– Il s’agit presque toujours d’un corps de femme. De plus, tu utilises le tissu, la broderie, etc.. Est-ce revendiqué comme un travail « de femmes ? »

– Oui, c’est vrai, je rentre dans la catégorie de la « femme-artiste. » J’utilise ces techniques par plaisir, elles me permettent d’être au plus juste de ma création. Je ne cherche pas à revendiquer un droit, une place ou une parole, je la prends ! La femme artiste c’est une réalité. Je me sens totalement libre de créer, je donne à entendre une parole de femme, en ce sens je pense être féministe.

– Cela me fait penser à ce qui m’est venu hier, quand tu me montrais ta pièce en préparation « du cœur à l’ouvrage, » pour laquelle tu brodes sur un tablier. Tu parlais des travaux féminins. Je te disais : « tu exorcises la condition féminine. » Qu’est-ce que tu penses de cela ? Tu sembles évacuer l’aspect social et politique, mais n’est-ce pas une façon, en passant par une dimension plus « originelle, » presque sacrée, magique, une façon, justement de réhabiliter la femme, le féminin par cette puissance « féminine » de la nature. N’est-ce pas une façon, en revenant à ce corps nature, d’exorciser le poids social ?

sourire de femme – photographie (2003)

– J’ai une mère très militante, qui souffre vraiment de sa condition, et qui n’a jamais trouvé les moyens de sortir de ça. Elle m’a toujours dit : « tu devrais faire une installation avec des serpillières, parce que, vraiment, y en a marre ! Marre de torcher les autres. » J’ai été élevée comme ça, elle me disait : « de tout façon, dans la vie, il y a les torchés et les torcheuses ! On n’a juste pas de chance, on est du côté des torcheuses ! » J’aurais pu prendre tout cela au pied de la lettre. J’ai pensé tremper des serpillières dans de la peinture rouge, et les jeter au sol. J’ai préféré explorer ce qui s’est passé avant cela. Pour moi, la femme, c’est d’abord la beauté, c’est la vie, nous sommes fortes, extrêmement fortes.

– Certaines pièces évoquent des objets ou dispositifs rituels ; on pense au culte vaudou, à la déesse-mère, induite dans cette fusion entre corps féminin et nature dont tu parles. Je pense à la gisante, et aux installations avec des os et des crânes. Quelle est la part symbolique de tes pièces ?

– Ce sont des questions qui me travaillent. Je m’intéresse de plus en plus à l’art primitif, j’ai vu des expositions sur les poupées vaudou, cela me surprend et en effet les ailes, les pattes, les crânes d’oiseaux, de fragments d’animaux récupérés, tout le travail avec les os, tout cela m’emmène vers quelque chose de cet ordre là.  J’aime bien tous les contes fondateurs, et surtout ceux de la déesse Baubo, la reine mère ! « Sourire de Femme » ou bien « Printemps » sont en fait la déesse-mère érotisée. La femme représente cette intemporalité, cette universalité…. elle est la vie, elle est la nature a elle seule ! Et tous ces petits actes quotidiens de vie de femme, de confiture, de couture, de broderie en sont les étincelles. On parlait du côté « gris-gris » de certaines pièces, par exemple, au moment où je récupérai tous les os pour l’installation « Généalogie, » j’ai passé des heures et des heures à gratter. Tout en grattant, j’interrogeais le corps et en vidant l’eau pleine de gras dans l’égout, je me suis dis : « à une autre époque, on m’aurait brûlée !! »

– Tu as décidément un côté sorcière ! Tu cherches, avec ce côté un peu magique, à trouver des liens non expliqués entre nos corps, nos vies et la nature dans sa puissance originelle…

– Oui, trouver des liens qui n’existent pas, oui, oui. C’est cela !

– La figuration des organes, liés à la nature et au végétal, l’attention que tu as aux matériaux, aux couleurs, l’aspect esthétique de tes pièces compte beaucoup. Il y a une vitalité très positive, voire joyeuse dans tes pièces. Et puis tout à coup les os apparaissent, les crânes, et donc la mort, assez récemment. Dans ce travail qui semble célébrer la nature, la vie, la féminité, quelle place occupe aujourd’hui ces éléments plus sombres : les crânes, les os, les cadavres d’animaux ?

– Quand j’étais plus jeune, j’utilisais beaucoup le rouge et je le revendiquais comme symbole de la vie. Mais forcément, si tu interroges la vie, la nature, tu touches au cycle auquel appartient la mort. Quand je réalise « Généalogie, » constitué d’os, disposé au sol en forme d’arbre, c’est le cycle de la vie que j’évoque. L’os c’est du reste de vie, c’est bien un mouvement qui va dans le sens positif de l’évolution et de la vie.

– La gisante que tu as brodée sur un drap, c’est peut-être la première pièce qui évoque directement la mort, car elle est car elle est constituée d’éléments de squelette, d’organes…

la gisante – broderie (2009)

– La gisante, c’est une danse macabre, c’est une gisante en pleine vie, puisqu’elle bouge, elle a deux mâchoires, elle a plusieurs seins, elle a une jambe qui sautille, c’est une gisante qui n’est pas si morte que cela. Je suis partie de l’idée du gisant, et puis, j’ai donné une posture de plus en plus dynamique au corps… C’est la première fois que j’ai représenté des organes, c’est une pièce importante qui a ouvert tout le travail d’aujourd’hui en broderie. Il y a le cerveau, les poumons, les ovaires, les seins, on retrouve un peu tous ces motifs là dans les mouchoirs de « toutes les larmes de mon corps. » C’est une pièce qui a « ouvert le corps, » c’est une naissance du corps, la Gisante. Cela interroge l’idée de dépouille. Quand on vit de grands changements, on a une part de nous qui meurt. La gisante, elle représente un grand changement et dans mon travail et dans ma vie. De ce fait c’est une dépouille, mais il y a plus de vie après. C’est comme si il y avait une naissance de corps. Donc c’est toujours : naissance, mort, cycle.

– Tu disais hier que tu partais d’émotion pour tes pièces.

– Oui, une émotion, des événements, un manque. « Toutes les larmes de mon corps, » a pour origine un événement fort d’une grande tristesse que j’ai transformée en brodant 43 mouchoirs représentant des fragments de mon corps : organes, cellules, synapses, mitochondries… Mes larmes ont vidé mon corps sur ces mouchoirs.

– Pour cette pièce, tu as demandé à des proches de te donner des mouchoirs. Il y a-t-il d’autres pièces qui convoquent la participation de personnes ?

toutes les larmes de mon corps – broderie (2012)

– Oui, quand j’ai fait ce travail avec les cartes pantone, il y a vraiment eu un jeu entre les personnes qui ont accepté de jouer avec moi et les réponses que j’ai données graphiquement. Les règles du jeu étaient simples : j’ai donné à cent personnes une carte Pantone de couleur différente avec comme consigne de me l’envoyer après y avoir écrit un mot de leur choix. A la réception de la carte je faisais un dessin au dos en réponse à ce mot, à la couleur de la carte et en lien avec la personne. J’aime impliquer des personnes dans mon travail, leur attente est stimulante et leur participation une contrainte dynamique.

– Les cartes Pantone sont assez proches de tes « dessins du jour. » Il y a eu d’abord un dessin par jour, ensuite ce sont des collages dans des agendas. C’est une pratique qui correspond à un instant, c’est un condensé de ta journée, un exercice qui te permet de réfléchir ?

– C’est vraiment l’idée du minimum. Cela m’a permis d’approfondir plus de chose sur le plan graphique, avec la contrainte de l’outil, le même marqueur noir, le même format, le même support. Un minimum que j’essaie d’augmenter tout le temps. Le carnet m’a toujours rassuré dans le fait qu’il est un contenant.

– Tu as exposé tes carnets avec un dispositif particulier.

– J’ai eu cette idée en pensant à « Cent mille milliards de poèmes, » de Queneau, où les poèmes sont découpés en lamelles, on peut les tourner, et on a une infinité de possibilités. J’ai mis au sol mes carnets, j’ai cherché à pérenniser un instant de carnets de dessin dans une multitude de possibilité.

– Tu utilises la photographie un peu comme le dessin : je pense à la série des « composts » comme un exercice quotidien ?

– La photographie, c’est un instantané de mon quotidien. La série « compost », c’est le rebut, le temps qui passe, les saisons, les fleurs fanées. Un arrêt sur image. Je ne le compose pas, il se fait tout seul. Je le photographie au moment ou il me semble beau. C’est aussi ritualisé que de faire le café ou le thé le matin.

compost – série photographique ( de 2011 à 2014 )

– On retrouve l’idée de cadavre, d’organe…

– Oui les restes, les déchets, les parties cachées de la nature ou du corps… Pour moi elles sont toutes deux honorables. Ce sont toutes ces parties là que j’aime montrer, je ne les trouve pas dégoûtantes tout au contraire… je les trouve belles. Observer jour après jour les choses qui nous entoure, et vivre instant après instant notre corps qui se transforme….

– On perçoit bien dans ton travail, l’influence de certaines femmes artistes comme Louise Bourgeois, Frida Khalo. Qu’est-ce que ces femmes représentent pour toi ?

– Louise Bourgeois, l’incontournable. Ce qui me plaît chez elle, c’est cette façon de s’auto-psychanalyser avec humour. D’ailleurs elle le dit, un artiste n’a pas besoin de psychanalyse, parce que l’on a les outils qu’il faut pour cela avec l’art. Frida Khalo, on m’en parle souvent, mais ce que j’aime, c’est surtout la femme, son histoire, la façon dont elle s’est battue, j’aime sa posture de femme. Georgia O’Keefe, Pina Bauch, Isadora Duncan…. Quand je vois des photos de ces femmes en fin de vie, leurs beautés fripées, ridées, mais vraiment habitées, je me dis : « moi, je finirai comme elle, dans la création jusqu’au bout. » Ces femmes-là, elles me portent.